© 2017 par Julien Tardif.

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Sébastien Boussois, Mustapha Saha et Julien Tardif, le mythe du Golem, où les raisons du succès éditorial de la pensée « crépusculaire » de Juan Branco.

 

Ce n’est pas tant la forme emprunte aux mécaniques du pouvoir asymétrique du harcèlement moral, une des armes des lésés, (Francis Chateaureynaud) qui nous inspire dans ce livre, mais davantage le fond, un cas d’école pour remettre le métier à tisser sur l’ « illusion biographique » décrite par Pierre Bourdieu !

 

Où comment écrire sur la raison du coeur et la justesse des humbles, devant la pandémie de la plainte justifiée. Plainte colérique face à la monté du coup de la vie, face à la precarisation galopante du marché de l’emploi dans le public et le privé, face à une transition énergétique dont les « gens de peu » (Pierre Sansot) ne veulent plus supporter la charge financière. C’est à se demander comment le pouvoir politique a pu en arriver à un tel niveau d’amateurisme dans son laboratoire d’expérimentation des souffrances qu’un peuple peu légitimement endurer. Si le « deceptisme » du Premier des ministres français est d’une habileté sans faille en communication politique, il n’a plus la capacité d’observance politique de refermer les plaies béantes. Plaies du déclinisme de la moyennisation inévitable des niveaux de vie et de l’acceptation tout aussi inévitable du creuset mondial des inégalités de fortune et d’infortune comme horizon cognitif de l’economie imorale du XXIème siècle. Là est le constat partagé par quelques observateurs illuminés qui s’y sont déjà résolus, face à une majorité d’observateurs crédules du mouvement des gilets jaunes qui ne font que rabâcher la légitimé des revendications. Pour autant ils en ourdissent les mêmes fins dans leurs mentalités bourgeoises et mondaines de l’indifférence, si bien anticipée par Georg Simmel au début du  XXème siècle en jetant les bases épistémologiques de nos disciplines et de la spécialisation des enquêtes d’anthropologies urbaines. Enquêtes aux croisées des sciences sociales et cognitives, annonçant l’ère des mégalopoles et des problématiques de l’exode rurale, des effets de la désindustrialisation, et aujourd’hui des migrations forcées, avec tous les problèmes sociaux et moraux qui s’en suivent.

 

Comme l’anticipait Georges Simmel une sociologie de la grammaire sociale des plus classiques (sans la force d’une grammaire morale de la dénonciation), sur la légitimité des revendications, ne donnerait en soi aucun poids à cet ouvrage ni à l’empirisme ethnographique d’un mouvement social quelqu’il soit. Perspective de recherche-action qui a conquis la nécessité d’une approche trans disciplinaire et interprofessionnelle de longue date.

 

Le cas de la perturbation dans la communication politique du pouvoir de l’incendie de Notre Dame de Paris et du scandale de l’injonction « marcher vers Notre Dame » pour un énième samedi de revendication, le démontre sans artifice. Architectes, théologiens, chercheurs en sciences sociales, géopolitistes, spécialistes de la sûreté publique, enquêteurs de police et monde judiciaire, éditorialistes et médias, acteurs des ONG, sans oublier le commentaire du quidam sur « on en fait trop » ou pas assez autour de ces milliards promis à la restauration du parangon patrimonial de notre identité. Ils sont tous au chevet de Notre Dame, mais quid des attentes des gilets jaunes et de la fraction croissante de la population française devant l’épidémie de la précarité, qui franchie les classes sociales allègrement désormais ?

 

Nous sommes tous rappelés à éviter l’écueil de la patrimonialisation des œuvres humaines, comme le rappel a juste titre l’anthropologue Christian Bromberger dans sa critique de cette lecture fossilisatrice de la mission mondiale de sauvegarde du patrimoine par L’UNESCO. L’erreur serait de ne plus voir le présent dans sa force agissante, de ne plus rien comprendre aux mutations à l’œuvre, et ainsi de se focaliser à tort sur le drame de la destruction de l’œuvre. Drame social qu’il faudrait figer dans un temps spatio-temporel chimérique. 

 

Enquêter sur la mentalité de la culture urbaine reste une approche heuristique et féconde. Mais comment le faire sur le mouvement des gilets jaunes et la dénonciation des violences policières dont l’affaire dans l’affaire du CHU de la « Pitié Salpetrière » du 1er mai dernier, en démontre l’objectivité* ?

 

Dévoiler le sens d’un mouvement social inédit en donnant la voix aux plus faibles, n’est pas le propos de l’ouvrage de Juan Branco ni la spécificité de la grammaire morale des faits sociaux qu’il nous déploie brillamment et bruyamment. Il est davantage la synthèse d’une impérieuse nécessité à combattre la circulation de « fake news » d’une communauté protestataire qui cherche son cap. On assiste à une ingenierie des liens civiques pour construire une « rose des vents » produit d’un esprit brillant ayant fréquenté les mêmes écoles élitistes de la République et bénéficiant donc des réseaux et compétences psychosociales similaires. Réseaux et compétences qu’il a orienté de façon tout à fait particulière de part son habitus hérité puis conquis dans la liberté des choix de la formation d’un jeune adulte.

 

Son goût jusqu’à l’obsession pour le dévoilement des arcanes et coulisses du pouvoir ne se limite pas à une enquête fouillée comme observateur participant du socialisme français. Sa rencontre avec les terrains et enjeux de l’internationalisation du droit pénal (Juan Branco, 2016) a été décisif dans son parcours et ses facultés acquises de mener l’enquête jusqu’à la confusion des genres littéraires, sociologiques et psychiatriques (Luc Boltanski).

 

Il nous offre ici une stratégie méticuleuse et réticuleuse d’attaque de la crédibilité d’un clan, par un travail d’investigation des coalitions au sein des masses médias et d’une équipe d’affidés d’un ancien champion (DSK) d’un Parti socialiste, qui avait su faire rentrer « l’oligarchie néolibérale » dans les soutiens, pour changer le logiciel programmatique du Parti. A Bas bruit c’est à la « mythologie du golem » emprunte à la théologie hébraïque qu’il se réfère, avec cette thèse féconde d’un Président de la République « davantage placé, qu’élu ». Cette thèse, qui sera jugée complotiste par les intéressés qui défendent leurs positions symboliques dans ce champ de force, a de quoi séduire un large public.

 

Si la dénonciation des dérives du monopole de la violence légitime reste un point de division (Julien Tardif, 2019) et de critique plus spécifique depuis la gauche radicale. Cette mythologie du Golem permet le succès de l’ouvrage et va bien évidemment se retourner contre son auteur (géniteur, démiurge, créateur), c’est le propre de ce Mythe. Le Golem va se nourrir goulûment de l’alliance des extrêmes qui veulent en finir avec les gouvernances moles de la démocratie républicaine. Même s’il s’agit pour elle d’en appeler à toujours plus de régulation, versée dans la contrition mentale de « jumelles idéologiques » (Christopher Lash) soit de plus de contrôle de la mondialisation financière et de la circulation des marchandises, soit d’un protectionnisme acharné jusqu’au contrôle obséquieux de la légitime circulation et installation des Hommes en quête de dignité.

 

Références bibliographiques :

Francis Chateaureynaud, Les asymétries de prises des formes de pouvoir dans un monde en réseaux, Paris, documents du GSPR, EHESS, mars 2006, [en ligne]

https://www.researchgate.net/publication/266047521_Les_asymetries_de_prises_Des_formes_de_pouvoir_dans_un_monde_en_reseaux/download

Pierre Bourdieu, « l’illusion biographique », raisons pratiques sur la théorie de l’action, le seuil, 1994.

Pierre Sansot, les gens de peu, PUF, 1992.

George Simmel, les grandes villes et la vie de l’esprit, suivit de sociologie des sens, dont le texte, Métropoles et mentalités, édition originale 1902. Petite Biblio Payot classique, 2013.

Christian Bromberger, « “Le patrimoine immatériel” entre ambiguïtés et overdose », L’Homme [En ligne], 209 | 2014.

https://journals.openedition.org/lhomme/23513

*compte Twitter Allo place Beauvau du journaliste vigie David Dufresne.

Juan Branco, l’ordre et le monde, critique de la cours pénale internationale, Fayard, 2016.

Luc Boltanski, énigmes et complots, une enquête à propos d’enquêtes, Gallimard 2012.

Christophe Lash, Le seul et vrai paradis, Une histoire critique de l'idéologie du progrès et de ses critiques, Christopher Lasch, Climats, Castelnau-Le-Lez, 2002.

Julien Tardif, Dénoncer les violences policières de quelle place ? Et à quel prix ? Quand la psychologie s’en mêle ! Autopublication, 2019. [en ligne]

https://www.julientardif.com/la-violence-d-etat

Co-Auteurs : 

Sébastien Boussois, politologue, éditorialiste, spécialiste du Moyen-orient. 

Mustapha Saha, sociologue, artiste, poète, éditorialiste. 

© Crédit photo : Amine Boughachiche, Artiste, Constantine, Algérie