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"No more, nos morts" avec Férial

Paris, novembre 2016

NOTE D’INTENTION : précis d’anthropologie mémorielle [1].

 

« No more, nos morts : nous sommes Paris », est un livre d’art et de témoignages, une pensée métisse traduite en acte, entre arts visuels et enquête en sciences sociales.

 

Nous avons proposé de nommer ce livre « NO MORE, NOS MORTS : CE QUI NOUS OBLIGE » comme une réponse à l’ouvrage que des intellectuels et artistes marocains ou franco-marocains ont publié sous la direction d’Abdelkader Retnani dès le mois de février 2015. « CE QUI NOUS SOMME » (du verbe sommer) en réaction aux attentats de Paris de janvier 2015[1].

 

Les marocains ont souhaité adresser aux Parisiens et aux français en ce moment tragique, une sagesse venue de l’autre rive de la méditerranée, une main tendue, une preuve de fraternité face à l’épreuve que nous traversions.

 

Evidemment il y a eu de nombreuses réactions internationales de fraternité. Tous les morts, dans de telles circonstances, français ou étranger, sur le sol français ou à l’étranger, nous obligent ! Nous sommes donc arrivé sur le choix d’assumer le verbe « être » : « Nous sommes Paris »  au risque de son ambiguïté. Nous sommes dans le contexte de la société française. Il s’agit de ne pas laisser aux seuls affluents extrémistes et identitaires, la puissance d’irriguer le fleuve. La réflexion sur le passé, le présent et l’avenir de la France, se conjugue en contexte mondialisé, où les seules barrages face à l’extrémisme, contre vents et marées, ne peuvent plus se penser uniquement à l’échelle des Etats Nations.

Nous nous sommes laissé enseigner de la lecture de la contribution marocaine qui a précédé ce livre : parler de nous depuis l’autre rive, parler d’eux, depuis la France et Paris, converser ensemble de ce qui nous affecte jusqu’à la sidération, ce qui nous fait souffrir, sur comment (ré)agir, notamment depuis le socle des valeurs en partage.

 

Ne pas répondre à l’agression par une violence tout aussi aveugle, en somme l’alliance pour (re)construire l’avenir en commun, plutôt que la coalition pour détruire un adversaire tapi dans l’ombre de nos peurs, se nourrissant de nos haines. Il pourrait encore longtemps hanter nos nuits et nous empêcher de vivre, à se jouer de nous et en nous de la sorte.    

 

« No more, nos morts : nous sommes Paris », comme un emblème qui a fédéré les personnes rencontrées dans ce parcours de plus d’un an et demi à sillonner les rues de Paris, par un reportage photographique pendant les commémorations officielles (11 janvier 2015 et 2016) ou commémorations plus spontanées (dès le 7 janvier 2015) sur des autels improvisés.

 

La Place de la République et le Bataclan, des lieux de mémoire qui symbolisent tous les autres, à travers Paris. Un soin particulier est orienté vers le geste des dépôts de bougies ou d’objets transitionnels modifiant la fonction ordinaire de sites parisiens, devenus d’éphémères lieux de mémoire. Le livre est clairsemé de mots tendres ou engagés dans une résistance non violente en hommage aux victimes et à Paris.

 

La « sidération » comme le sociologue Gérôme Truc le décrit dans son ouvrage, [3] a été pour nous également ce premier ressenti que nous avons essayé de restituer. Il a fédéré par l’attachement émotionnel et le souci, la peine, la douleur, pour nos morts et nos blessés, dans un élan, emprunt de la religiosité de l’Union Sacré. Tout un chacun se retrouve, s’embrasse à l’invitation du mouvement « Free Hugs » par exemple, se sentant dans le besoin de communier de cette façon, par la présence dans l’espace public.

 

Ce projet avant d’être un livre était pour nous quelque chose de clinique, une thérapeutique du photo-langage face à la sidération de ce que nous étions en train de vivre. La médiation par l’objectif a été fondamentale pour faire barrage à notre vision déformée du réel. L’angoisse des minutes, des heures et des jours entiers de la couverture médiatique, ce faire écran, qui n’est ni maniable, ni orientable comme l’objectif photographique.

 

L’écran télévisuel étouffe tout en reliant, par une première forme de mise au travail en nous, heuristique, sur qui nous somme, qu’avons nous fait pour en arriver là ? Cette contagion émotionnelle de la sidération c’est aussi le vide relationnel des jours d’après dans Paris dépeuplé, ou sur les expressions des visages marqués et fatigués de nuits à ne plus dormir.

 

On sent aussi assez vite également que les gens nous parlent d’avenir sans pour autant passer par cette phase de communion, ce cœur à cœur, avec les victimes, à l’exemple de « Ceux qui ne sont pas Charlie » dont le démographe Emmanuel Todd[4] donne un exemple de détachement et neutralisation scientifique, chirurgical. Pourtant les professionnels de santé rencontrés nous disent à quel point le quotidien du métier se fait malgré tout, malgré des victimes civiles par centaines et de réelles meurtrissures des corps et des âmes « comme à la guerre ». L’organisation du système soignant tient bon, car le souci de l’autre est à l’œuvre. Ces hôpitaux sont (re)devenus pour un temps hospices civils, où l’étymologie de la sacralité du caractère hospitalier se vit dans le geste technique du soin pondéré par des gestes de sollicitudes. Un geste technique à la rencontre de l’éthique professionnelle et du sentiment de se serrer les coudes entre collègues et d’être au service du patient, sans aucun sentiment d’avilissement. Le prendre soin n’est plus cette injonction à la bientraitance en milieu hospitalier que l’on apprend en cours, ou celui des décrets de loi. Il est là par la force des choses d’être confronté à ce drame humain, comme dans tant de descriptions de faire son métier de soignant, en contexte humanitaire à l’étranger.

 

A côté des professionnels de santé, il y a d’autres personnes dans une forme de détachement du drame personnel ou familial. Il sont déjà davantage dans la cause publique avec la myriade de tweet, de post facebook, d’éditos, d’opinions publiques et d’expressions politiques partisanes, à l’ère du numérique, dès le jour même du drame de Charlie, le 7 janvier 2015.

 

Pour ne pas tomber par ce livre dans cet excès d’une cause publique au risque du politique partisan, tâtonner par le travail de l’écoute active, outil de l’enquête en sciences sociales, médiation complémentaire au travail artistique, fut la voie empruntée. Nous avons invité à témoigner des personnes morales, des personnes physiques, des personnes de tout âge, de toute origine, de tout horizon professionnel, anonymes ou connues pour leurs engagements publics.

 

L’objectif était d’attacher notre cordée à celle des victimes que nous n’oublions pas, suivre leur cheminement et leur manière de faire avec et de faire ensemble. Comment passent-elles, grâce au soutien mutuel, de l’état de solitude dans les drames familiaux à celui de la mobilisation pour des causes publiques ?

 

Comment l’objet social d’association comme « 17 plus jamais », « Life for Paris » ou « collectif citoyen du 13 novembre » nous parle de partenariats avec les pouvoirs publics pour aider les institutions à être « dignes » et « décentes » dans la responsabilité collective de vivre en Démocratie ?

 

Il s’agit aussi de ne pas écraser les personnes du poids de la RESPUBLICA par l’endossement du statut de victime sans pouvoir jamais  en sortir. Ceci empêcherait les ressorts psychologiques de la reconstruction de se faire jour, sans la médiation des tiers anonymes (le droit, les médias, la justice, le politique) si bienveillants soient-ils. Ces derniers doivent rester de l’ordre du recours possible.

 

Animer le débat public pour modifier les contours législatifs du statut de victime, ajuster ce statut aux évolutions des risques encourus par les citoyens, ce sont deux actions qui caractérisent la mobilisation des associations de victimes dans l’arène publique. Faire le tri parmi les victimes légitimes voilà un risque ténu où le retour du sentiment de sidération et la violence institutionnelle peuvent resurgir pour noircir l’horizon en commun.

 

Sans ce travail artisanal d’équilibriste, où ni pouvoirs publics, ni société civile ne prend le pas sur l’autre, rien ne semble possible. Ce livre est comme tenir le fil d’un entre deux entre exprimer les drames familiaux et explorer en commun comment la société civile prend aussi la main et fait sa part d’action publique pour que la démocratie tienne et se vive hors des sentiers de la seule délégation représentative.

 

Heures après heures, jours après jours, mois après mois dans ce projet, la culture de l’Art Urbain de Férial et de l’éditeur, Didier Levallois, leur amour du Rock & Roll ont aussi pansé les blessures que ces drames ont laissé en nous. Ces traces de vies artistiques, partout dans les rues, nous ont sorti la tête de l’eau.

 

Si cet ouvrage peut servir de support de « prévention de la radicalisation » pour évoquer ces drames par les élans émotionnels et le travail de mémoire, en direction du public scolaire et des jeunes en insertion, nous en serons heureux. Le projet est travaillé comme un support pédagogique, qui donne un sens, le moins polémique possible, au vivre ensemble et au faire communauté nationale. L’art visuel et les différents témoignages s’engagent ici pour défendre notre bien commun face à l’extrémisme violent.

[1] Férial (Dir. & photos), "No more, nos morts, nous sommes Paris", Critères éditions. Classé ouvrage d'art. Coordination des témoignages Férial & Julien Tardif. Editeur Didier Levallois.

[en Ligne] http://criteres-editions.com/accueil/166-no-more-nos-morts-9782370260376.html

[2] « Avec du cœur et de la raison nous avons mis les deux à l’ouvrage !  Mais ce qui nous a  fait réaliser ce livre, c’est ce qui nous a mis en demeure de l’écrire, des nuits entières, ce qui ne relève pas d’un besoin de justifier ce que nous sommes, arabes, berbères, juifs, chrétiens musulmans. Bref une identité […] Non, ici, ce qui compte, c’est ce qu’exige de nous ce moment. D’être là, ensemble, pour ne pas laisser passer ce qui s’est passé. Etre présent, voilà « ce qui nous somme »… ! »  Abdelkader Retnani (dir.), Ce qui nous somme, réflexions marocaines après les évènements des 7 et 11 janvier 2015 à Paris, édition la croisée des chemins, février 2015.

 

[3] Gérôme Truc,  sidération, une sociologie des attentats, Presses Universitaires de France, janvier 2016. Depuis Gérôme Truc pilote le projet de recherche en dialogues avec des équipes internationales REAT – Réactions aux attentats - [en ligne] https://reat.hypotheses.org/author/reat

[4] Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, mai 2015.  

Texte et Photo © Julien Tardif