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In Memoriam Paul Fustier (1937-2016)

 

Il est venu le temps de transmettre aux futurs éducateurs l'oeuvre de Paul. J'en retiens  son invention fondamentale de la clinique « en ricochet » par l'éducation technique. Je lui dois pour ma part cette intuition du détour par la coopération avec l'Afrique et les maitres artisans afin de pratiquer une «clinique de l'activité» efficace à nulle autre pareil. Il aura refusé toute sa vie durant la clinique institutionnelle, sous injonction au soin. L’analyse institutionnelle, centrant la réflexion sur la tâche primaire et son organisation, était son objet de prédilection. La tâche primaire pouvant être très différente suivant les terrains de ses interventions. Son souci - quasi pragmatiste - du détail de l’action en train de se faire, et son souci de voir, ce que l’action fait faire, du point de vue de la tâche primaire, est à souligner. Il se tenait aussi toujours à distance respectable des institutions dans leurs injonctions et prescriptions autoritaires.

 

Les liens qui aliènent sont ceux qui définissent, l’action éducative ou le soin ; comme impératif, dévoilant ses objectifs par une pédagogie non négociée qui s'impose en leçon de morale. Des mots qui viennent penser les maux dans un rapport d'autorité et un bain de langage obscure et abscond s'adressant à un objet de l’acte éducatif ou du soin déshumanisé, s'épuisant dans l'analogie au symptôme. L'être devient le symptôme. Ce soin, a, de mon point de vue, beaucoup à voir avec la psychologie et la psychiatrie en fauteuil ou de cabinet, même si la recherche action de Paul Fustier, concernait surtout la relation éducative.

Les liens qui libèrent sont, quant à eux, coopératifs et dans la communion des vulnérabilités entre l'éducateur et le bénéficiaire de l'action socio-éducative. L'abandon de la toute puissance des mots qui cadrent ou des mots qui soignent, pour se risquer à l'aventure de la rencontre éducative, de «l'enquêteur modeste et athlète moral» pour reprendre une formule du sociologue Isaac Joseph.

 

«Quand dire, c'est faire» disait Austin. Les conditions de la réussite : une tâche matérialisée qui fait tiers, support pédagogique et qui met à l'épreuve le dire, son efficacité à changer le réel par l'accomplissement de soi dans l'activité. Chemin faisant, testant par l'épreuve du faire ensemble, l'habileté de l'être à créer, produire, une oeuvre quelqu'elle soit. C'est de cette médiation par le faire, que l'éducateur trouve un support intelligible et audible afin d'orienter, tel un éclaireur, vers la vie suffisamment bonne.

 

Un soin qui a pour boussole, l'éthique relationnelle des institutions justes parce que visant la liberté d'entreprendre et les épreuves des capacités. Si Paul Fustier n’a pas discuté directement les travaux en économie morale d'Amartya Sen. C’est Marcel Mauss qu’il avait en ligne de mire sur la question de l’échange, de la dette et du don, et Deligny sur les marges de manœuvre et la question des capacités ; d’ailleurs, il a travaillé avec Isaac Joseph sur Deligny.

 

Son sens de l’hybridation des mondes (et indissociablement de la relation) est à rapprocher de la dynamique de la dette et du don. Paul avait un art, très goffmanien, de faire venir les paroles assujetties, de les faire entrer dans la danse collective. J’ai une lecture personnelle de ce qu’il appelait « l’enfermement dans l'économie de la dette ». Il me semble que l'œuvre de Paul Fustier, nous informe sur le fait, qu’avoir la liberté d'expression pour seul mot à la bouche, est une forme de renoncement. Une défaite, une déresponsabilisation de soi vers une chimère d'un hypothétique interventionnisme d'un tiers (recours au droit, victimation, responsabilité de l'Etat) phase nécessaire mais qui ne doit pas scléroser et enfermer dans ce que Paul Fustier, dans ses travaux sur le don et la dette, nomme « l’enfermement dans l'économie de la dette ».

 

La liberté d'entreprendre comme pédagogie éducative c'est, d'orienter la puissance éducative, vers les forces de l'accomplissement, contre la tendance au retrait de la communauté. En appeler au don à la communauté, à la part, à la contribution, approche pédagogique que l'on retrouve au cœur des mouvements d'Emmaüs, ATD Quart Monde, Colibris, Réseau d'échanges réciproques des savoirs, mouvement convivialiste ... Approche inclusive, dans une économie collaborative où l'éthique relationnelle enseigne sa puissance de l'agir de chacun au service de tous. Pas de droit commun sans la définition du bien en commun à construire et préserver.

 

Cher Paul, tu nous lègues une pensée agissante et structurante pour l'avenir en commun.

 

Toute l'œuvre de Paul Fustier est éditée chez Dunod.

Merci à Bertrand Ravon, Professeur de sociologie à l’Université Lumière - Lyon 2, ami intime de Paul Fustier, pour avoir relu et corrigé cet hommage. 

Paul Fustier (1937 - 2016)

Professeur émérite de psychologie

Université Lumière-Lyon 2.

 

Il est aussi docteur en musicologie et spécialiste de la vielle à roue à l’époque baroque. Il a notamment publié chez Dunod "Le travail d’équipe en institution", "Le lien d’accompagnement entre don et contrat salarial", "Les corridors du quotidien".